{"id":4548,"date":"2018-09-23T17:26:01","date_gmt":"2018-09-23T21:26:01","guid":{"rendered":"https:\/\/anthroposophy.ca\/?p=4548"},"modified":"2018-09-23T17:27:55","modified_gmt":"2018-09-23T21:27:55","slug":"lart-un-levier-de-notre-pouvoir-dagir-michel-dongois-avec-la-collaboration-de-denis-schneider","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/anthroposophy.ca\/fr\/lart-un-levier-de-notre-pouvoir-dagir-michel-dongois-avec-la-collaboration-de-denis-schneider\/","title":{"rendered":"L\u2019art, un levier de notre pouvoir d\u2019agir &#8211; Michel Dongois, avec la collaboration de Denis Schneider"},"content":{"rendered":"<p>L\u2019Atelier d\u2019art social de Montr\u00e9al<sup>1<\/sup>recevait, le 20 juin \u00e0 la Grande Ourse, Gwena\u00ebl Quiviger, artiste fran\u00e7ais, musicien, danseur et chercheur au doctorat en sciences humaines et sociales.<\/p>\n<p>Un courriel qu\u2019il envoie \u00e0 Denis Schneider, fondateur de l\u2019Atelier, pour des r\u00e9f\u00e9rences sur l\u2019art social, suscite entre eux des \u00e9changes t\u00e9l\u00e9phoniques d\u00e9cisifs. Gwena\u00ebl l\u2019invite alors \u00e0 sa pr\u00e9sentation de th\u00e8se \u00e0 l\u2019Institut national de recherche scientifique \u00e0 Montr\u00e9al. Denis, qui reconna\u00eet la stature de l\u2019artiste (lors d\u2019un concert \u00e0 Montr\u00e9al) et sa volont\u00e9 de recherche sur les questions sociales, l\u2019invite aussit\u00f4t \u00e0 l\u2019Atelier pour partager sa biographie, pr\u00e9senter ses recherches sur l\u2019art comme moyen de renforcer la prise en charge des personnes par elles-m\u00eames &#8211; <em>empowerment<\/em>. Et bien s\u00fbr, pour chanter avec son accord\u00e9on. Un moment festif d\u2019\u00e9changes de points de vue se pr\u00e9pare.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019Universit\u00e9 de Poitiers, et en lien avec l\u2019Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec en Outaouais, Gwena\u00ebl \u00e9tudie \u00ab l\u2019utilisation des arts traditionnels int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 l\u2019intervention sociale pour le d\u00e9veloppement du pouvoir d\u2019agir des personnes \u00bb. Son travail de terrain l\u2019am\u00e8ne surtout dans le quartier multiculturel Bellevue de Nantes, dans l\u2019ouest de la France. Un compl\u00e9ment d\u2019analyse lui fait d\u00e9couvrir aussi le quartier d\u00e9favoris\u00e9 d\u2019Ascot, \u00e0 Sherbrooke. Il y suit divers projets, dont celui des Jeunes musiciens du Monde ainsi qu\u2019une initiative de l&rsquo;organisme Culture du Coeur, pour contrer l\u2019exclusion sociale.<\/p>\n<p><strong>Culture bretonne<\/strong><\/p>\n<p>N\u00e9 en Bretagne, Gwena\u00ebl Quiviger, 46 ans, a v\u00e9cu tout un choc \u00e0 18 ans. \u00ab Alors que je m\u2019effor\u00e7ais d\u2019\u00eatre un bon citoyen fran\u00e7ais, j\u2019apprends que le breton, langue de mes parents, est interdit en France. M\u2019avait-on menti ? \u00bb La vision fran\u00e7aise universaliste pr\u00e9tend que les diff\u00e9rences n\u2019existent pas, dit-il. Or une culture ne comporte-t-elle pas aussi, bien que non exclusivement, des \u00e9l\u00e9ments li\u00e9s \u00e0 des origines ethniques qu\u2019il faut prendre en compte ?<\/p>\n<p>Il se lance alors dans la d\u00e9couverte de la culture bretonne, fr\u00e9quente les fest-noz. Il s\u2019exerce au <em>gouren<\/em>, la lutte traditionnelle bretonne. Il se passionne pour les danses, musiques et cultures traditionnelles et vit un temps en Irlande, o\u00f9 il apprend la musique irlandaise.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s diverses formations et petits boulots, le voici intervenant social en milieu d\u00e9favoris\u00e9 et immigr\u00e9. Musicien professionnel pendant 15 ans, il pratique l\u2019accord\u00e9on, la danse et le chant, avant d\u2019\u00eatre surveillant de nuit pour les sourds-aveugles. \u00ab Je suis une personne engag\u00e9e avant m\u00eame d&rsquo;\u00eatre un artiste ou un universitaire \u00bb, r\u00e9sume-t-il. Au fil des ans en effet, une question l\u2019habite r\u00e9guli\u00e8rement : quel est le r\u00f4le du travailleur social ?<\/p>\n<p>\u00ab Les pratiques sociales peuvent devenir d\u00e9l\u00e9t\u00e8res quand on veut r\u00e9pondre aux probl\u00e8mes individuels sans prendre en compte le contexte de la personne, ses liens sociaux, en lui soustrayant la paternit\u00e9 de ses actions, en l\u2019infantilisant. \u00c7a peut m\u00eame parfois aller jusqu&rsquo;\u00e0 la culpabiliser si elle ne s\u2019adapte pas suffisamment au moule des attentes qu\u2019on nourrit envers elle, qu\u2019elle ne parvient pas \u00e0 se ranger dans le bon couloir de la majorit\u00e9 dominante. \u00bb D\u2019o\u00f9, chez bien des intervenants sociaux, un sentiment d&rsquo;inefficacit\u00e9 de ne pouvoir proposer de solutions satisfaisantes et durables pour les personnes en situation de fragilit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Le plus important, c\u2019est de ne jamais faire <em>sans<\/em>la personne concern\u00e9e. Nous devons prendre en compte ses envies, ses peurs, ses capacit\u00e9s, ses handicaps, ses r\u00eaves pour l&rsquo;accompagner dans son processus d&rsquo;\u00e9mancipation, de lib\u00e9ration, voire de gu\u00e9rison. Il s\u2019agit en fait de lui redonner du pouvoir d\u2019agir, faute de quoi le travailleur social a le sentiment de ne poser qu&rsquo;un pansement sur une h\u00e9morragie. \u00bb La souffrance, poursuit-il, n&rsquo;est pas que physique ou mentale. Diminuer ou d\u00e9truire notre capacit\u00e9 d\u2019agir, nous enlever la libert\u00e9 d\u2019action, d\u2019expression et d&rsquo;interaction avec notre environnement, tout cela constitue aussi une atteinte grave \u00e0 l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de soi.<\/p>\n<p><strong>Une gavotte et trois chansons<\/strong><\/p>\n<p>Gwena\u00ebl Quiviger a jou\u00e9 \u00e0 l\u2019accord\u00e9on une gavotte de Bretagne, devant un auditoire ravi d\u2019une petite dizaine de personnes. Accompagn\u00e9 de son instrument, il a ensuite entonn\u00e9 trois chansons engag\u00e9es :<\/p>\n<p>&#8211; <em>Nous voulons vivre en paix. <\/em>Chanson \u00e9crite en 1938 par Jules Fortun\u00e9, po\u00e8te paysan et humaniste militant, initiateur, en 1963, du premier Groupement agricole d\u2019exploitation en commun (GAEC) de France, une forme de coop\u00e9rative aujourd\u2019hui r\u00e9pandue, mais jadis appel\u00e9e par d\u00e9rision \u00ab le kolkhoze \u00bb ;<\/p>\n<p>&#8211; <em>R\u00e9veillez-vous bonnes gens qui dormez. C<\/em>hant du style \u00ab R\u00e9veillez \u00bb, air populaire que l\u2019on entonnait dans les villages d\u2019Auvergne durant la Semaine sainte, pour tirer les gens du lit ;<\/p>\n<p>&#8211; <em>La libert\u00e9 m\u2019enchante. <\/em>Chanson de Providence Bouteau, extraite du patrimoine de l\u2019\u00eele de Noirmoutier.<\/p>\n<p>Puis l\u2019artiste a \u00e9voqu\u00e9 le coeur de ses recherches, l\u2019exp\u00e9rience du Bal de Bellevue, en mai 2017.<\/p>\n<p><strong>Le Bal de Bellevue<\/strong><\/p>\n<p>Pendant deux ans, Jean-Marie Nivaigne, musicien entrepreneur, et son association sont all\u00e9s dans les foyers inviter les habitants \u00e0 transmettre les musiques et danses de leurs pays d\u2019origine.\u00ab Que dansez-vous chez vous dans vos mariages ? \u00bb Telle fut la question de d\u00e9part pos\u00e9e \u00e0 des r\u00e9sidents de Bellevue, quartier de Nantes o\u00f9 se c\u00f4toient pr\u00e8s de 120 nationalit\u00e9s. S\u2019ensuivit un projet culturel, citoyen et participatif, port\u00e9 par des associations et financ\u00e9 par la ville de Nantes. Baptis\u00e9e \u00ab Le Bal de Bellevue \u00bb, l\u2019initiative a suscit\u00e9 diverses activit\u00e9s, dont des bals locaux, o\u00f9 l\u2019on d\u00e9couvrait la musique et la danse de l\u2019autre. Les artistes \u00ab revisitaient \u00bb de mani\u00e8re acoustique, \u00e9lectrique ou \u00e9lectro les sonorit\u00e9s traditionnelles de plusieurs pays ou r\u00e9gions (Br\u00e9sil, Bretagne, Cambodge, Madagascar, Turquie, etc.), raconte Gwena\u00ebl Quiviger. Le public se lan\u00e7ait dans les danses du monde issues des cultures rurales et urbaines.<\/p>\n<p>\u00ab Le Bal de Bellevue tourne autour de l\u2019id\u00e9e ma\u00eetresse de la convivialit\u00e9 imm\u00e9diate, par l\u2019entremise des arts vivants. \u00bb Curieusement, ajoute le chercheur, les travailleurs sociaux \u00ab conventionnels \u00bb ne se sont pas appropri\u00e9 cet \u00e9v\u00e9nement festif ! L\u2019exp\u00e9rience de Nantes montre pourtant qu&rsquo;il est possible, via la m\u00e9diation des arts ethnoculturels que portent les populations des quartiers sensibles, de faire agir les gens positivement, d&rsquo;am\u00e9liorer leur estime d\u2019eux-m\u00eames, explique-t-il. Ils peuvent ainsi voir par eux-m\u00eames et faire entendre qu&rsquo;ils sont capables de cr\u00e9er, montrer ce qu&rsquo;ils ont de plus beau dans leur culture respective, par le chant, la danse, la musique. \u00ab Ils prouvent ainsi que partager est une bonne mani\u00e8re de vivre ensemble, un excellent premier pas susceptible d\u2019amener ensuite les populations \u00e0 mieux se conna\u00eetre et \u00e0 s\u2019entraider. \u00bb<\/p>\n<p><strong>Comp\u00e9tence des personnes<\/strong><\/p>\n<p>Que l\u2019individu prenne conscience de ses forces pour transformer sa propre vie et am\u00e9liorer sa situation, voil\u00e0 l\u2019essence de l\u2019<em>empowerment<\/em>, un th\u00e8me cher aux chercheurs Yann Le Boss\u00e9 et Manon Chamberland, de l\u2019Universit\u00e9 Laval, dont Gwena\u00ebl a \u00e9tudi\u00e9 l\u2019oeuvre. Il s\u2019agit, pour la personne, de retrouver la confiance en soi, de sortir de l\u2019impuissance par ses propres forces conjugu\u00e9es \u00e0 celles de son environnement. \u00ab Le travailleur social a appris \u00e0 trouver la solution pour r\u00e9gler tel ou tel probl\u00e8me. Or, il ne peut pas faire \u00ab \u00e0 la place \u00bb des autres, mais \u00ab avec \u00bb eux. \u00bb La comp\u00e9tence des personnes, les savoirs issus de l\u2019exp\u00e9rience, poursuit-il, ne figurent pas forc\u00e9ment dans un CV, pas plus que l\u2019imaginaire, une force qui nous sert pourtant \u00e0 \u00e9crire une chanson ou \u00e0 lancer une entreprise. \u00ab Il s\u2019agit de prendre en compte la r\u00e9alit\u00e9 des gens, ce qu\u2019ils ressentent aussi. \u00bb<\/p>\n<p><strong>Art social<\/strong><\/p>\n<p>La rencontre \u00e0 la Grande Ourse s\u2019est poursuivie par des \u00e9changes avec l\u2019auditoire. Denis Schneider a mentionn\u00e9 l\u2019importance de souligner les r\u00e9ussites des personnes. Ainsi, dans le travail biographique que m\u00e8ne l\u2019Atelier d\u2019art social, la personne revoit les bons coups qu\u2019elle a faits dans sa vie. Elle peut s\u2019en servir comme d\u2019un levier et y puiser une grande force pour la suite de sa vie. Quant aux \u00e9checs, ils sont parfois des occasions de se d\u00e9passer soi-m\u00eame et de redresser le tir.<\/p>\n<p>Comment Gwena\u00ebl Quiviger voit-il l\u2019art social ? Comme un recours aux arts en tant qu&rsquo;outils de transformation sociale et leviers du pouvoir d&rsquo;agir. \u00ab En d\u00e9passant les mots et la pens\u00e9e, c\u2019est se transcender soi-m\u00eame et le partager avec les autres. C\u2019est toucher \u00e0 l&rsquo;invisible, \u00e0 l\u2019impalpable, \u00e0 l&rsquo;imaginaire. Voil\u00e0 une mani\u00e8re alternative de s&rsquo;engager pour un mieux-\u00eatre et un mieux vivre-ensemble qui engage le corps et l&rsquo;esprit de mani\u00e8re \u00e0 la fois individuelle et collective. Et avec toujours pour finalit\u00e9 la transformation sociale. \u00bb<\/p>\n<p>Mais l&rsquo;h\u00e9ritage culturel singulier des arts populaires traditionnels est-il encore op\u00e9rant pour saisir la culture de l\u2019autre et permettre un vivre ensemble dans le respect de la dignit\u00e9 de chacun ? Les travailleurs sociaux peuvent-ils s\u2019en servir comme outils interculturels d\u2019intervention sur un territoire, pour modifier ou inventer de nouveaux espaces de socialisation entre des populations issues de diverses cultures ? \u00c0 ces questions, Gwena\u00ebl Quiviger r\u00e9pond par une autre question : \u00ab Et si l\u2019universalisme ne pouvait se vivre vraiment que dans la singularit\u00e9 des diff\u00e9rences ? \u00bb<\/p>\n<p><strong>M\u00e9moire collective<\/strong><\/p>\n<p>La m\u00e9moire collective, o\u00f9 puisent les arts traditionnels, a encore suffisamment de s\u00e8ve, selon lui, pour nourrir l\u2019<em>empowerment<\/em>de la personne, en autant qu\u2019elle fasse l\u2019effort non de r\u00e9p\u00e9ter une tradition, mais de la reprendre d\u2019une fa\u00e7on nouvelle. \u00ab On associe injustement les traditions au pass\u00e9, parfois avec nostalgie ou regret, parfois avec animosit\u00e9 ou m\u00e9pris, parce que ce ne serait pas assez moderne ! Mais les traditions, en un incessant mouvement, comme la vie, se transforment pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019elles sont vivantes \u00bb, indique-t-il. \u00ab Je joue des pi\u00e8ces que des Anciens m&rsquo;ont transmises, mais je ne jouerai jamais comme eux, qui \u00e9taient paysans, avec des mains bien plus muscl\u00e9es que les miennes. Et moi, j&rsquo;ai \u00e9cout\u00e9 aussi du jazz, de la techno, etc. Seul un robot pourrait reproduire une pi\u00e8ce \u00e0 l\u2019identique ; moi, j&rsquo;y rajoute, volontairement ou non, tout un imaginaire qui m&rsquo;est propre. Les traditions ne sont donc pas le pass\u00e9, mais toujours une r\u00e9interpr\u00e9tation contemporaine. \u00bb<\/p>\n<p>L&rsquo;art recourt aux sentiments, aux \u00e9motions. \u00ab Il fait appel \u00e0 un imaginaire propre \u00e0 chacun, tout en ayant une telle potentialit\u00e9 de cr\u00e9er des passerelles entre les humains qu&rsquo;il peut servir d\u2019outil d&rsquo;intervention pour aider \u00e0 accueillir, par exemple, les nouveaux arrivants dans un pays. \u00bb Un \u00eatre humain doit le plus possible se sentir chez lui partout sur Terre, dit-il, \u00e0 condition de respecter les autres et que les autres le respectent. Ce qui exige une connaissance mutuelle menant \u00e0 une reconnaissance, \u00e0 l&rsquo;amiti\u00e9, au partage et \u00e0 l\u2019entraide. \u00ab C\u2019est l&rsquo;entraide qui a toujours fait progresser les hommes sur terre, non la comp\u00e9tition. Et je cite ici le grand philosophe-politique anarchiste Kropotkine ! \u00bb<\/p>\n<p>Gwena\u00ebl Quiviger mentionne l\u2019exemple des \u00e9coles de samba au Br\u00e9sil. Dans les milieux de grande criminalit\u00e9 des favelas, elles contribuent \u00e0 redonner du sens aux jeunes. \u00ab Voil\u00e0 tout le pouvoir magique de l\u2019art, qui ouvre l\u2019imaginaire \u00bb, lance l&rsquo;artiste. \u00ab Les r\u00e9gimes totalitaires l\u2019ont bien compris. C\u2019est pour cela qu\u2019ils contr\u00f4lent l\u2019art, pour obliger les gens \u00e0 \u00e9pouser les contours de l\u2019\u00c9tat, pour en faire une m\u00e9moire collective \u00bb ajoute Denis Schneider.<\/p>\n<p>Ce dernier rel\u00e8ve la fa\u00e7on vivante dont Gwena\u00ebl se relie aux traditions, en y mettant du sien, \u00e0 la couleur du jour, quitte \u00e0 les recr\u00e9er quand la source s\u2019est tarie. Il faut bien reconna\u00eetre que la m\u00e9moire immense du pass\u00e9, mise en pi\u00e8ces par l\u2019intellectualisme m\u00e9canique d\u00e9vorant, c\u00e8de quand m\u00eame une place de choix \u00e0 notre capacit\u00e9 de penser <em>ici et maintenant, <\/em>estime Denis ; ce qui n\u2019exclut pas\u00a0le regard en arri\u00e8re et en avant.<\/p>\n<p>Denis Schneider poursuit sur la r\u00e9alit\u00e9 de s\u2019aider mutuellement \u00e0 devenir forts. \u00ab L\u2019\u00e9tude de ma biographie montre que je ne serais pas qui je suis sans celles et ceux que j\u2019ai rencontr\u00e9s, y compris les personnes avec qui j\u2019ai eu des conflits. Voil\u00e0 l\u2019essence de l\u2019art social. \u00bb Gwena\u00ebl Quiviger ajoute\u00a0: \u00ab je ne serais pas qui je suis sans celles et ceux que j\u2019ai choisis\u00a0\u00bb. Nous choisissons chacun les personnes qui vont nous faire avancer, dans la mesure du possible, des personnes dont parfois la rencontre sera d\u00e9terminante \u00e0 un moment de notre vie. \u00ab Je l&rsquo;ai fait tr\u00e8s souvent dans la mienne. Comme \u00eatres sociaux, nous nous formons et d\u00e9formons au contact des autres, dans l&rsquo;interaction avec eux. Par ailleurs, je ne crois pas beaucoup \u00e0 la p\u00e9dagogie de l&rsquo;\u00e9chec. Ce sont d&rsquo;abord nos r\u00e9ussites qui nous forment. \u00bb<\/p>\n<p><strong>Le \u00ab je \u00bb et le \u00ab nous \u00bb<\/strong><\/p>\n<p>Puis eut lieu un jeu de r\u00e9flexions sur le \u00ab je \u00bb et le \u00ab nous \u00bb dans l\u2019acte de cr\u00e9ation artistique, avec la n\u00e9cessaire tension que suppose leur interd\u00e9pendance. Les chansons populaires par exemple, ou traditionnelles, n&rsquo;ont pas d\u2019auteur, ou rarement, parce que de nombreuses personnes en chantent des versions diff\u00e9rentes et qu&rsquo;il est impossible d&rsquo;en trouver l\u2019origine. \u00ab Ce mythe de l&rsquo;origine est d&rsquo;ailleurs assez pr\u00e9occupant. Pourquoi faudrait-il toujours trouver l&rsquo;auteur ou l&rsquo;origine ? N&rsquo;y a-t-il pas l\u00e0 aussi des questions de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle, individuelle ou collective ? \u00bb, demande Gwena\u00ebl Quiviger.<\/p>\n<p>Il fait observer que l\u2019ONU reconnait la singularit\u00e9 des cultures, le patrimoine culturel immat\u00e9riel (PCI) \u00e9tant devenu une cat\u00e9gorie de patrimoine issue de la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immat\u00e9riel, adopt\u00e9e par l\u2019UNESCO en 2003. L\u00e0, il ne s\u2019agit pas de r\u00e9compenser les meilleures expressions culturelles du monde ; la seule chose que l\u2019on prend en compte, note-t-il, \u00ab c\u2019est l\u2019importance subjective que pr\u00e9sente telle ou telle pratique pour la communaut\u00e9 qui la maintient en vie \u00bb. Chaque patrimoine oral m\u00e9rite d&rsquo;exister et n&rsquo;est la propri\u00e9t\u00e9 de personne. Le patrimoine vivant de tel ou tel peuple, ou ethnie, appartient \u00e0 toute l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<p>Le \u00ab nous \u00bb est toujours primordial, encha\u00eene-t-il, particuli\u00e8rement dans le champ des arts ethnoculturels traditionnels. C\u2019est lui qui donne sens au lien social, au partage, \u00e0 l&rsquo;entraide. \u00ab Un artiste cr\u00e9e certes aussi pour lui au sens d&rsquo;une n\u00e9cessaire introspection, mais il ne cr\u00e9e pas que pour lui. Il a besoin du partage, du regard de l&rsquo;autre et de la reconnaissance de ses pairs. Il y a donc sans cesse une tension \u00ab\u00a0productive\u00a0\u00bb entre le \u00ab je \u00bb et le \u00ab nous \u00bb. Dans l&rsquo;art social cependant, je pense que le \u00ab nous \u00bb prime sur le \u00ab je \u00bb, indique Gwena\u00ebl.<\/p>\n<p>Denis Schneider ajoute pour sa part une nuance\u00a0: dans l\u2019art social, le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb et le \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb trouvent un terrain d\u2019exercice mutuel unique. Une substance de r\u00e9sonnance se cr\u00e9e entre les acteurs. Ainsi, tout \u00e9veil au moi de l\u2019autre est une occasion d\u2019\u00e9veil, pour chaque personne, \u00e0 son propre moi cr\u00e9ateur et ce, diff\u00e9remment, dans chaque circonstance\u00a0; c\u2019est\u00a0l\u00e0 que l\u2019art entre en jeu. Aucune contrainte morale ou autre ne force l\u2019individu \u00e0 s\u2019ouvrir aux autres, indique-t-il, l\u2019attention requise \u00e9tant un acte libre avec lequel chaque individu doit s\u2019expliquer. La situation \u00e9tait fort diff\u00e9rente dans les soci\u00e9t\u00e9s du pass\u00e9, o\u00f9 des r\u00e8gles strictes d\u2019interaction sociale assuraient la coh\u00e9sion du groupe. Plus on remonte dans le temps, plus le groupe fait pression sur l\u2019individu.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, poursuit Denis, et malgr\u00e9 l\u2019individualisme \u00e9conomique destructeur qui exclut les besoins du \u00ab nous \u00bb au profit d\u2019un \u00e9go\u00efsme niant la fraternit\u00e9 \u00e9conomique, nul ne saurait nier la part de libert\u00e9 culturelle que l\u2019individu peut acqu\u00e9rir quant \u00e0 sa fa\u00e7on de voir le monde en s\u2019y positionnant. Tout en b\u00e9n\u00e9ficiant des apports indispensables des autres qui font le m\u00eame exercice, l\u2019individu peut cr\u00e9er, en r\u00e9sonnance, sa propre culture, son propre contenu culturel, ind\u00e9pendamment de toutes les identit\u00e9s contraignantes qui sollicitent son propre \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb. La question de Gwena\u00ebl, cit\u00e9e plus haut, m\u00e9rite de s\u2019ins\u00e9rer ici avec sa couleur propre, pr\u00e9cise Denis Schneider : \u00ab Et si l\u2019universalisme ne pouvait se vivre vraiment que dans la singularit\u00e9 des diff\u00e9rences ? \u00bb. Y a-t-il l\u00e0 une intuition de l\u2019avenir\u00a0?<\/p>\n<p>Par ailleurs, \u00e0 l\u2019effort cr\u00e9ateur d\u2019une culture libre et d\u2019une \u00e9conomie fraternelle, on ne peut qu\u2019\u00e9voquer aussi l\u2019effort cr\u00e9ateur d\u2019\u00e9galit\u00e9 de tous et de toutes devant la loi.<\/p>\n<p>L\u2019Atelier d\u2019art social avait conduit en 2006, au Centre communautaire d\u2019Ahuntsic, le projet d\u2019\u00e9criture intitul\u00e9 <em>Je construis une communaut\u00e9<\/em><sup>2<\/sup><em>qui me donne le go\u00fbt de vivre<\/em>. Il s\u2019agissait d\u2019explorer la question du \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb et du \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb avec les gens du quartier. En lisant cet \u00e9nonc\u00e9, il \u00e9tait clair pour certains\u00a0que le mot\u00a0\u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb tenait compte de l\u2019engagement personnel, et que le mot \u00ab\u00a0communaut\u00e9\u00a0\u00bb affirmait le \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb\u00a0comme champ d\u2019entraide, pr\u00e9cise Denis. Pour d\u2019autres, il \u00e9tait difficile de ne pas dire\u00a0: <em>Nous construisons une communaut\u00e9 qui nous donne le go\u00fbt de vivre<\/em>. \u00c9taient-ils moins sensibles \u00e0 l\u2019implication de l\u2019individu et \u00e0 la singularit\u00e9 de sa participation\u00a0?<\/p>\n<p>Cet instant de recherche-action, par l\u2019art, avait permis de formuler, il y a 12 ans, deux \u00e9nonc\u00e9s de l\u2019art social qui demeurent en accord avec la gestuelle du d\u00e9veloppement du pouvoir d\u2019agir de la personne sur elle-m\u00eame : 1-Cultiver des sentiments d\u2019appartenance \u00e0 son milieu \u00e0 partir de ce qu\u2019on y met de soi-m\u00eame. 2- Cultiver le go\u00fbt de d\u00e9couvrir son potentiel cr\u00e9ateur pour se prendre en main, afin de r\u00e9pondre aux besoins autour de nous.<\/p>\n<p><strong>Tradition \u00e0 transformer<\/strong><\/p>\n<p>Gwena\u00ebl caract\u00e9rise le lien vivant avec son travail en observant qu\u2019un peu partout surgissent sur la plan\u00e8te des tentatives de mettre en valeur les cultures singuli\u00e8res, pour r\u00e9sister au grand laminage international. On peut \u00e9voquer ici le travail de revalorisation du patrimoine, via les \u00ab m\u00e9moires vivantes \u00bb, les passeurs de m\u00e9moire, les porteurs de traditions, etc. Le tout, avec la vision d\u2019une certaine continuit\u00e9 de l\u2019histoire.\u00a0 \u00ab Il s\u2019agit de valoriser ce qui est unique en un coin du monde et d\u2019entretenir la fiert\u00e9 d\u2019\u00eatre un relais pour les traditions, de les reprendre de fa\u00e7on nouvelle, pour am\u00e9liorer la vie sociale. \u00bb<\/p>\n<p>Respect de la langue et du territoire, pr\u00e9servation des droits culturels, voil\u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 universelle. Le Qu\u00e9bec n\u2019\u00e9chappe pas au ph\u00e9nom\u00e8ne, avec notamment le travail de m\u00e9moire autour, entre autres, de la collecte d\u2019enregistrements, d\u2019\u00e9crits, de chansons traditionnelles, de r\u00e9cits de vie et autres effectu\u00e9 par le chercheur Marius Barbeau.<\/p>\n<p>Gwena\u00ebl Quiviger a conclu la rencontre sur une note optimiste. \u00ab Je crois en l\u2019humain, en sa capacit\u00e9 d&rsquo;inventer des solutions pour que nous puissions mieux vivre ensemble, dans nos quartiers, nos villes, sur Terre. \u00bb<\/p>\n<p><sup>1<\/sup>L\u2019organisme s\u2019inspire des travaux de Rudolf Steiner, philosophe et p\u00e9dagogue (1861-1925).<\/p>\n<p><sup>2<\/sup>Ensemble d\u2019individus qui partagent une t\u00e2che ou un but.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019Atelier d\u2019art social de Montr\u00e9al1recevait, le 20 juin \u00e0 la Grande Ourse, Gwena\u00ebl Quiviger, artiste fran\u00e7ais, musicien, danseur et chercheur au doctorat en sciences humaines et sociales. 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