De la Société dans le monde – Le soleil qui brille dans les ténèbres

De la Société dans le monde – Le soleil qui brille dans les ténèbres

Chers membres et amis de la Société anthroposophique au Canada,

Hermann Linde (Detail)

Chaque jour nous amène plus près du cœur de l’hiver. Le jour se lève de plus en plus tard, la noirceur s’installe de plus en plus tôt. Au début, nous ne sommes pas conscients de la manière dont cette noirceur se met petit à petit à envahir la lumière. Et puis, lorsque le phénomène s’accélère, nous voyons que notre possibilité de faire l’expérience de la lumière se réduit considérablement.

Mais avec cette emprise de la noirceur sur la lumière il se produit un autre phénomène, qui lui aussi nous reste d’abord invisible. C’est comme si nos âmes s’enveloppaient d’un voile; nous reculons devant une nouvelle expérience intérieure qui approche, la nuit de l’âme. Toutes nos habitudes rassurantes, les activités quotidiennes qui nous procurent un sentiment de sécurité, nous abandonnent. Elles perdent leur urgence. Les structures habituelles de nos vies perdent de l’importance. Ce qui donnait un sens à notre vie quotidienne semble s’estomper.

Cette perte de ce qui donnait un sens à notre vie, accompagnée de la diminution de la lumière extérieure, est quelque chose de troublant. Ce qui avait donné sa configuration à notre vie quotidienne perd sa capacité formatrice, et cette perte se reflète dans l’âme. Cette rupture d’avec ce qui oriente notre vie de tous les jours équivaut à une perte du sens de notre existence; cette saison de noirceur extérieure est aussi une expérience de perte qui se reflète dans notre vie intérieure – un sentiment de tristesse, voire de dépaysement.

Cette expérience que nous vivons tous les ans devant la lumière qui se retire – à la fois la lumière extérieure et son reflet dans notre vie intérieure – s’est vue intensifiée cette année. La noirceur qui approche, qui empiète sur l’espace où nous nous sentons en sécurité, s’est emparée de la société tout entière. Il nous est devenu de plus en plus difficile durant les derniers mois à sentir que nous nous « tenons debout dans la lumière ».

 

Rudolf Steiner nous révèle comment cette expérience d’être enfermé dans la noirceur représente une étape essentielle sur le chemin qui mène vers le « véritable humain ». Nous pouvons nous émerveiller devant sa description de la manière dont, dans les anciens mystères, on faisait entrer le néophyte dans un espace complètement noir, provoquant ainsi un sentiment de perte ou même de désespoir. Et du sein de cette noirceur enveloppante apparaissait la présence ténue, presque imperceptible, d’une lumière qui pointait dans les ténèbres – l’arrivée du Soleil au moment où la nuit se faisait le plus noir.

 

Et nous-mêmes, chaque année, nous avons la possibilité de ne pas détourner le regard devant ce cadeau que nous offre la noirceur. Il n’est pas nécessaire que nous nous accrochions à tout prix aux structures habituelles de nos vies. Nous pouvons nous ouvrir à l’expérience vers laquelle ce retrait de la lumière voudrait nous guider. Cet endroit inconnu, ce lieu où nous ne jouissons plus de nos appuis habituels – c’est justement là où il nous est permis de participer à l’histoire des rois et des bergers. Et en effet, grâce à ces deux aspects de l’âme, nous avons la possibilité de pressentir les premières lueurs de la lumière intérieure invisible, cette présence solaire qui irradie toute substance.

 

En s’adressant à un public de jeunes auditeurs, Rudolf Steiner les a incités à reconnaître que cette la lumière intérieure vit en chacun de nous. Sa présence nous est cachée tout simplement parce que nous n’y prêtons pas attention. Ce rayonnement intérieur prodigieux produit une lumière si ténue que nos perceptions habituelles nous la cachent. Et pourtant, notre âme possède les capacités qui nous permettraient de l’apercevoir. Voilà l’expérience que décrit Rudolf Steiner, nous affirmant que nous avons chacun en nous-mêmes ces expériences intérieures, et qu’il est essentiel de les reconnaître. La chose est absolument fondamentale.

 

Comment ces élans spirituels intimes se communiquent-ils à notre conscience? Quelles seraient les qualités d’âme qui transmettent à notre expérience intérieure la délicate lueur qui passe à travers la substance pour arriver jusqu’à nous?

 

En parlant des anciens mystères, Rudolf Steiner décrit comment on faisait entrer celui qu’on préparait à l’initiation dans la noirceur totale, et comment, plongé dans ces ténèbres, le néophyte était guidé vers la réalité du soleil de minuit qui imprègne toute substance – la substance du monde, notre propre substance. Et c’est à partir de cette expérience vécue dans les anciens mystères qu’est née une des activités humaines les plus fondamentales : l’ennoblissement de la matière, l’élévation du corps du monde, la spiritualisation de la matière. Et c’est cette élévation des éléments qui constitue la pratique sacrée que nous appelons l’art. L’évolution de l’art et le développement des mystères sont indissociables; car c’est l’art qui offre à l’âme la capacité de reconnaître la présence, dans le monde matériel, de la lumière de l’esprit qui brille à travers la matière. C’est grâce à l’éclosion de l’expérience esthétique dans l’âme que nous reconnaissons dans le monde des sens la présence de la beauté. La beauté et l’esprit qui irradie la substance se complètent. Pour Rudolf Steiner, la « création de formes qui expriment la vie intérieure » était l’impulsion fondamentale qui inspirait tous ses efforts créateurs. La pratique de l’art constitue un pont. Lorsque nous saisissons réellement combien la pratique de l’art est essentielle pour l’avenir de l’humanité, nous pouvons commencer à comprendre combien de choses nous détruisons en extirpant l’expérience de l’art de nos vies.

 

Et voilà justement un des effets les plus dévastateurs provoqués par notre situation actuelle. La « création de formes qui expriment la vie intérieure » a été paralysée. Le musicien demeure silencieux, les portes des théâtres sont fermées. Nos institutions culturelles ont été profondément atteintes cette année. Sensible à cette situation, le Goethéanum a déployé d’énormes efforts pour continuer à soutenir ses artistes et leurs activités. Cet été, malgré toutes les restrictions sanitaires en vigueur, le Goethéanum s’est engagé à poursuivre le travail artistique. En étroite collaboration avec les autorités locales, la scène du Goethéanum a été la seule de l’Europe centrale à poursuivre sa programmation, montant une production du Faust de Goethe. La Section des arts plastiques a également présenté une exposition importante : « Vers l’inconnu; l’art à l’époque du coronavirus ». Vingt-cinq artistes y ont participé, leurs œuvres ayant été exposées dans tous les espaces publics du Goethéanum.

 

Alors, en ce moment de l’année où nous envisageons les célébrations de la saison hivernale, pouvons-nous sentir que les murs de noirceur qui nous enveloppent nous demandent d’être plus attentifs à la lumière intérieure qui cherche à se révéler à nous? Serait-ce maintenant une période d’entraînement, de préparation? Alors que le temps de Noël nous enveloppe de son manteau, pouvons-nous reconnaître qu’au cœur de ce que nous aspirons à vivre se trouve une expérience esthétique pénétrante qui cherche à nous unir au monde divin, ce monde qui nous accueille et nous attire vers lui?

 

Et sommes-nous en mesure de pressentir durant cette époque privilégiée de l’année, tout en tenant compte des conditions sans précédent que nous vivons actuellement, comment notre perception active de cette « lumière dans les ténèbres » crée un pont reliant la matière et l’esprit?

Bert Chase,

Secrétaire général pour le Canada