La Rose blanche (1943 à nos jours) : La vaillance enrobée de douceur – Partie 2 de 2 – Michel Dongois

La Rose blanche (1943 à nos jours) : La vaillance enrobée de douceur – Partie 2 de 2 – Michel Dongois

Nous poursuivons notre voyage dans l’histoire de la Rose blanche. Ce mouvement de résistance allemand au nazisme recèle une puissance d’inspiration pour notre époque.

Habité par l’impulsion de la Rose blanche, j’ai donné une conférence-diaporama sur ce thème à la Société anthroposophique au Canada à Montréal en 1997. Dans la foulée, l’Atelier d’Art Social de Montréal a tenu l’atelier de participation active La Rose blanche, une quête manichéenne au 20e siècle. Il s’agissait d’explorer un lien nouveau avec les réalités spirituelles cachées sous l’adjectif « manichéen ».

Quête manichéenne

L’idée si répandue aujourd’hui que deux principes, le bien et le mal, ont été, sont et seront toujours en lutte ne donne en effet qu’une vision partielle de la réalité, indique Denis Schneider, fondateur de l’Atelier. Dans l’impulsion du Graal et la quête de Faust, poursuit-il, vivait certes l’aspiration à transformer le mal en le voyant comme un bien qui n’est pas à sa place et en se mêlant à lui pour le métamorphoser. « Mais le geste qui répond au mal par le bien, lui, est de nature chrétienne par essence; il agit comme un levain dans l’évolution. »

Denis Schneider souligne l’apport nouveau de Rudolf Steiner qui, pour sortir du piège de la dualité bien-mal, nous invite à considérer une triade dynamique : le Représentant de l’humanité marche, en équilibre, entre Lucifer, nous tirant vers les hauteurs, et Ahriman, nous entraînant dans les profondeurs. « Essayons d’imaginer les artistes sociaux de la Rose blanche en caractérisant la stature morale de leur appel à l’éveil. Aucune volonté personnelle ne les incitait à se voir au-dessus des autres. Aucun dessein de contrôle ne les poussait à contraindre  la libre pensée des autres. »

La présentation du diaporama a aussi ouvert la voie à la conversation et à l’apprivoisement de la relation entre la lumière et les ténèbres. En dessinant des roses blanches en contraste sur un fond noir, la réalité du jeu de la lumière et des ténèbres s’est déployée, magique. Plus le fond devient sombre, noir, plus la clarté de la lumière, le blanc du papier, brille, éclatant.

Puis Denis a fait revivre en image les soldats de la Grèce antique, qui, après avoir peigné leurs longs cheveux, respiraient le parfum de la rose rouge pour se donner du courage au combat. « Quant au parfum de la rose blanche, nous l’imaginons ajouter la douceur au courage. » Il souligne aussi que la Rose blanche a vu le jour dans les premiers mois de 1943, en même temps que Le Petit Prince, d’Antoine de Saint-Exupéry. « La douceur de l’apprivoisement, le respect du rythme d’approche sans violence, tous deux signes de la présence du Manichéisme, ont été cultivés lors des échanges. Le bien embrasse, le mal exclut. »

Les mères de Polytechnique

La plaque commémorative du 6 décembre 1989 devant l’École polytechnique de Montréal.

L’impulsion de la rose aurait-elle quelque chose de guérissant ? Je me suis posé la question en apprenant que l’École polytechnique de Montréal, sans lien direct avec l’histoire de Munich, avait créé, en 2014, l’Ordre de la rose blanche. Comme un baume sur les blessures, ces fleurs apparaissaient en effet à chaque commémoration de la fusillade du 6 décembre 1989, lorsque Marc Lépine abattit 14 jeunes femmes et en blessa plusieurs autres. Parmi ses activités, l’Ordre de la rose blanche octroie chaque année une bourse d’études à une ingénieure prometteuse.

Mon travail de journaliste m’a amené à rencontrer Monique Lépine, sa mère, en 2013. « Il me fallut 17 ans de silence pour émerger, en 2006, de l’abîme psychique où m’avait plongée mon fils », raconte l’infirmière. Des années à pleurer. « Les larmes sont l’antigel du coeur, elles l’empêchent de durcir. Au fond du baril, je ne pouvais plus rien pour moi-même. Alors, le surnaturel arrive. »

La Place du 6 décembre 1989, à Montréal.

Dans les premiers temps, elle se raccroche à l’archétype de La Piéta, se tournant vers Marie, que Michel Ange a sculptée souffrant par son fils. « J’ai prié pour que Marie apaise ma douleur et celle des mères de Polytechnique. » Elle empruntera un long « chemin de restauration » qui débouchera sur une guérison spirituelle, dit-elle. Tout un réseau de chaleur humaine (proches, collègues, amis et autres) l’enveloppera d’un manteau de bienveillance. Il la soutiendra dans sa remontée, l’aidant à se relever et, ce faisant, précise-t-elle, à relever son fils. Ce fils à qui elle avait fait cadeau de son propre nom, lorsque Gamil Gharbi est devenu, à l’âge de 14 ans, Marc Lépine.

À partir de là pourtant, tout a changé, explique-t-elle en entrevue. Changement de nom, changement de personnalité. « À qui voulait-il ressembler ? Je connaissais mon fils, Gamil Gharbi, mais Marc Lépine, je ne le connais pas. Pourquoi a-t-il posé ce geste horrible ? » Des années plus tard, Monique Lépine s’est engagée dans la justice réparatrice.  Ce mouvement citoyen, à l’intérieur du système de justice pénale, cherche à « restaurer ensemble ce que la violence a brisé ». Par le biais de rencontres tripartites (détenus, victimes, membres de la communauté), le délinquant qui le souhaite choisit de se lier librement aux conséquences de ses actes, en ressentant notamment l’impact qu’ils ont eu sur les autres.

Artistes

Hildegard Kronawitter, présidente de la Fondation de la Rose blanche. (Source : Weisse Rose Stiftung e.V./ Catherina Hess).

Revenons en Allemagne. Quel est l’héritage de la Rose blanche en 2019 ? J’ai posé la question à la Weisse Rose Stiftung, la Fondation de la Rose blanche, à Munich. « Nous avons un devoir de mémoire, dans l’esprit de Willi Graf qui a écrit dans sa lettre d’adieuContinuez ce que nous avons entrepris ! », répond la présidente de la Fondation, Hildegard Kronawitter.

Environ 200 écoles allemandes, dit-elle, s’appellent Geschwister Scholl, avec une tendance à en nommer de nouvelles du nom des autres membres : Alexander Schmorell, Christoph Probst, Willi Graf, et plus récemment Marie-Luise Jahn. Bien des villes ont leur rue évoquant le mouvement de résistance. « De temps à autre on apprend qu’une nouvelle rue vient d’être baptisée, surtout Sophie Scholl. Les sondages révèlent qu’elle est un personnage très connu et apprécié dans toute l’Allemagne. »

Le mouvement de résistance continue son oeuvre inspiratrice, notamment auprès des artistes. Le compositeur Udo Zimmermann a créé l’opéra La Rose blanche. La Fondation reçoit régulièrement des demandes pour des projets reliés à la Rose blanche (événements culturels, projets historiques éducatifs). Des expositions itinérantes sillonnent l’Allemagne et certains autres pays. Historiens et juristes débattent des dangers de voir la justice mise au service du pouvoir politique, à partir de l’exemple des procès de la Rose blanche.

Michaël 

Près de 30 000 jeunes Allemands et étrangers visitent chaque année le mémorial à l’Université. « La plupart ont entendu parler de la résistance allemande, dont la Rose blanche, à l’école. Sophie Scholl est un role modelpour bien des jeunes filles et des femmes allemandes. Elles admirent son courage sans compromis, ainsi que la clarté et le raffinement de sa pensée. »

En visitant Forchtenberg en 2013, son lieu de naissance, je me suis rendu à la Michaelskirche, l’église de son baptême, qui surplombe les toits de la ville. À la mairie, on m’a donné un mini-vitrail représentant Michaël terrassant le dragon, emblème de la cité. J’apprends que la plus ancienne pépinière de roses d’Allemagne, Rosenhof Schultheis, a créé en 2005 une variété baptisée Sophie Scholl. Par son nom et sa présence, la fleur doit, selon ses créateurs, contribuer à garder vivante la conscience de la Rose blanche.

J’ai par ailleurs demandé à la Fondation un exemple de projet contemporain inspiré de Sophie Scholl. Elle m’a dirigé vers Sebastian Jelsch, étudiant à la Ludwig-Maximilians Universität (LMU). Il propose cette année au grand public un tour guidé à l’aide d’une application mobile. L’itinéraire relie, dans le quartier Schwabing, les principaux lieux munichois où se déroula le drame, avec un accent particulier sur Sophie Scholl.

« J’espère amener les jeunes et les étudiants de la LMU à s’intéresser à l’héritage de leur université », m’écrit-il. Il s’est inspiré de la visite de la prison américaine d’Alcatraz, où d’anciens détenus font visiter les lieux. « On s’y croyait vraiment. Ça m’a donné l’idée de rendre le récit le plus vivant possible, avec des voix de comédiens professionnels pour Sophie Scholl, le professeur Kurt Huber et les autres », précise l’étudiant en administration des affaires.

« La Rose blanche nous a donné un vibrant exemple de courage en s’élevant contre la haine, l’injustice et la discrimination », poursuit-il. Ses membres ont fait le sacrifice de leur vie pour défendre ce en quoi ils croyaient. « Alors nous, nous qui n’avons plus à craindre pour nos vies si nous sommes en désaccord avec le gouvernement, nous devons agir. Avec cet itinéraire, j’espère contribuer à éveiller des consciences à la Rose blanche et inspirer les gens à trouver des façons pacifiques de faire avancer les choses. »

« Les morts commencent leur travail … »

Quel fut par ailleurs l’effet réel de l’action de la Rose blanche en son temps ? Dès mars 1943, l’écrivain Friedrich-Percyval Reck-Malleczewen, opposant à Hitler exécuté en 1945, évoque ainsi la figure des Scholl et leur sacrifice : «… ils semblent avoir déclenché un mouvement qui se poursuit après leur mort et s’est répandu comme une semence. » En août 1943, il écrit que « les morts commencent leur travail par-delà les tombes et l’effet de leur action est une désagrégation systématique de l’appareil administratif nazi. » La Rose blanche a-t-elle contribué à inspirer ces âmes courageuses qui, le 20 juillet 1944, tentèrent de renverser Hitler ?*

« Qu’est-ce qu’un être humain ? », demande Traute Lafrenz dans le livre Long Live Freedom – Traute Lafrenz and the White Rose ? Cultiver son humanité, dit-elle, c’est entre autres s’efforcer de trouver une façon de « résister à l’intoxication hypnotique de la masse », à s’arracher à l’hypnose collective, pour tendre vers une pensée libre. La Rose blanche a suivi ce chemin, et si les nazis ont tant paniqué devant elle, c’est « parce que la Rose blanche disait la vérité. »

Expérience russe

« Plus les temps sont durs, plus nous sommes proches de Dieu », écrivait Willi Graf. Christoph Probst, lui, demanda le baptême juste avant de mourir. Menant un combat sans haine, le cercle d’amis librement réunis sous le signe de la rose est allé à la rencontre du Christ. La lecture des écrits des Scholl révèle d’ailleurs un éveil progressif au Christ, avec qui ils cherchent à nouer une relation personnelle, dans un dosage de lucidité, de mélancolie et de courage. Décisive à cet égard, et notamment pour Hans Scholl, Alexander Schmorell, qui parlait russe, et Willi Graf, fut leur expérience de six semaines comme infirmiers sur le front russe, dans la région de Gjatsk et de Viazma.

Longues promenades en forêt, échanges avec des villageois et des paysans, – ils formeront une chorale avec eux -, immensité des plaines qui épousent le ciel à l’horizon, tout cela fait une forte impression en leur âme. « Je vois bien qu’au-dessus de ces gens défaits rôde un ange plus fort que les puissances du néant », note Hans dans son Journal de Russie*. Vision idéalisée, certes, mais aussi intuitive et libre, rappelant l’ambiance du Graal qui habite le peuple russe, selon Serguei O.Prokofieff**.

Pour m’en imprégner un peu, je suis allé en 1993 à Arkhangelsk, la cité de l’Archange, rare ville non débaptisée par Staline. Avec un petit groupe guidé et une interprète, nous avons rencontré des villageois dans des isbas très isolées des environs de cette ville du Grand Nord russe. Un accueil simple, chaleureux, humain. Dans ces lieux qui m’apparaissaient hors du temps, auxquels on n’accédait que par des chemins boueux dans la forêt profonde, je pressentais un peu de l’appel diffus au spirituel, de la nostalgie aussi, qui, d’après leurs écrits, habitaient les étudiants de la Rose blanche.

Et maintenant ?

À la suite de l’entrevue avec Traute Page évoquant les lointains événements de la résistance, elle m’avait écrit ce petit mot : « Et maintenant, comment continuer ? Comment préserver des esprits humains libres, capables de garder un jugement indépendant des circonstances extérieures et, si nécessaire, d’avoir le courage d’exprimer leurs convictions ?  » La question reste ouverte.

La Rose blanche ne contribue-t-elle pas à renforcer les coeurs pour qu’ils se préparent à mieux affronter le Mal ? Peter Selg*** range les acteurs du mouvement parmi les premiers initiés qui, selon lui, ayant reconnu et affronté la Bête, ont franchi un seuil (l’auteur cite Rudolf Steiner et l’année 1933). « Des gouffres béent et la nuit la plus noire enveloppe mon coeur en quête, mais je persévère envers et contre tout », écrit Hans Scholl à son amie Rose Nägele le 16 février 1943, deux jours avant d’être arrêté. « Qu’il est beau ce mot de Claudel, ajoute-t-il : La vie, c’est une grande aventure vers la lumière. »*

*Hans et Sophie Scholl Lettres et carnets (Tallandier).

**Sergueï O. Prokofieff, Les Sources spirituelles de l’Europe de l’Est et les futurs Mystères du Saint-Graal.

***Peter Selg, Der Geistige Weg von Hans und Sophie Scholl.

https://www.weisse-rose-stiftung.de/die-weisse-rose-stiftung-e-v/presseinformationen/presseinformationen-zum-download/