De la Société dans le monde: La recherche de la vérité

De la Société dans le monde: La recherche de la vérité

Chers membres et amis de la Société anthroposophique au Canada,

 

Depuis des millénaires, les êtres humains cherchent à dévoiler les mystères du monde. Nous aspirons à saisir ce qui vient vers nous d’au-delà du monde sensible, ce qui configure notre vie en communauté; en somme, nous cherchons à connaître la vérité.

 

Cette recherche de la vérité s’est transformée au cours des années. Récemment, et plus particulièrement durant l’année que nous venons de vivre, ce processus fondamental de l’âme humaine se voit attaqué. La quête de la vérité, jadis nettement discernable, est devenue voilée, perdue, désorientée. Même si on peut ressentir cette perte, il est difficile de l’exprimer clairement, ou même de la comprendre.

 

Gilgamesh, un des premiers êtres humains à entreprendre cette immense tâche, exprime comment la souffrance ressentie à la perte d’Eabani, son ami bien-aimé, devient le moteur de sa quête de la vérité concernant le phénomène incompréhensible de la mort. Ne tirant aucune satisfaction des explications fournies par ses contemporains, il décide de partir lui-même en quête de la vérité, événement qui représente le début de l’aspiration humaine à la connaissance. Or, l’expérience de la vérité ne peut pas nous être transmise par un autre. Nous devons plonger nous-mêmes dans l’inconnu, dans la région de « la mort », au-delà de notre expérience sensible. Ce n’est qu’alors que nous pouvons nous approcher d’une expérience directe des réalités qui touchent nos vies.

 

Cette aspiration à évoluer sa propre capacité de chercher la vérité se trouve au cœur même de la culture de la Grèce antique. Tout ce qui a fleuri au sein des académies – mathématique, médecine, astronomie, géométrie – a été puisé dans le monde qui se trouve au-delà du monde sensible. L’aspiration à la connaissance reposait solidement sur la quête des vérités archétypales qui avaient une incidence directe sur la société grecque. Ces lois archétypales étaient considérées non seulement comme étant les vérités sur lesquelles sont fondées les sciences, mais aussi comme le modèle des relations humaines authentiques. En effet, c’est la vérité qui donnait sa forme au langage, Grammatica, et qui rehaussait le niveau du discours humain, Dialectica. Ce qui pour Gilgamesh avait été une recherche solitaire est devenu une qualité cultivée en commun par tous ceux qui aspiraient à la connaissance. Il s’agit là d’une transformation significative; désormais, la recherche de la vérité, quoique demeurant individuelle et personnelle, pouvait être portée par une « communauté de chercheurs ».

 

Cette immense aspiration humaine, celle qui cherchait à refléter dans la connaissance et les rapports humains terrestres des vérités suprasensibles divines, servait non seulement comme fondement de la société grecque, mais elle entraînait également des attentes et des responsabilités. On demandait aux citoyens de découvrir le chemin vers l’académie en cultivant rigoureusement « la recherche de la vérité ». Cela était considéré comme étant le fondement même du tissu de la société.

 

Avec l’épanouissement des institutions religieuses, l’existence de ces communautés d’individus en quête de la vérité s’est vue de plus en plus menacée. Les systèmes de croyances ont introduit des « intermédiaires », détenteurs de la vérité qui interdisaient en quelque sorte la quête personnelle de la vérité. Les académies de la Grèce ont dû fermer leurs portes, la vie de leurs participants a été mise en péril. Cela représentait d’importants obstacles pour ceux qui recherchaient avidement la vérité. Les limites ainsi imposées ont eu comme effet qu’une certaine notion a fait jour : l’idée qu’il n’existe pas de vérité divine universelle a fini par se répandre parmi les êtres humains. On en est venu à concevoir les principes moraux comme étant entièrement subjectifs, ce qui justifiait que l’on traite de manière immorale et répréhensible ceux qui étaient étrangers à sa propre communauté de croyances. La quête de principes archétypaux universels a été étouffée par des systèmes terrestres cherchant à exercer un contrôle sur l’aspiration à la connaissance. L’individu qui recherchait lui-même la vérité était considéré comme une menace au pouvoir de ces institutions terrestres.

 

Avec l’épanouissement des sciences fondées sur des principes et des concepts matérialistes, l’individu se trouvait encore plus coupé de l’aspiration profonde à la vérité. Celle-ci était dorénavant définie uniquement par rapport à ce qui était sujet aux lois de la « nature » perceptible. Et cette définition de la réalité fondée uniquement sur la perception des sens s’est insinuée si fortement dans l’expérience humaine que la quête d’une présence divine, de principes non matériels qui existent derrière les manifestations extérieures, est considérée actuellement comme une nouvelle hérésie.  Ce rejet de tout ce qui se trouve au-delà du monde perceptible par les sens fait maintenant partie intégrante du tissu de notre vie d’âme. Nous avons perdu le sens inné qui oriente notre attention vers le noyau sacré, si précieux, de l’essence de notre être, la réalité du divin en notre « soi ». Pourtant, c’est ce même « soi » qui aspire à trouver sa demeure dans la Sphère du Vrai.

 

Cette puissante aliénation de notre âme humaine face à sa véritable patrie connaît une accélération alarmante. Nous vivons à l’heure actuelle dans une condition humaine qui ne peut même pas concevoir que cette recherche de la vérité puisse mener vers des principes aptes à guider tous les êtres humains. Nous pouvons ressentir intuitivement que, une fois ces vérités devenues conscientes en nous, nous aurions la possibilité d’agir dans le sens de ces vérités. Mais ce sentiment est en proie à des attaques ciblées. Ce qui a été pendant des millénaires des vérités tout à fait évidentes est considéré à l’heure actuelle comme représentant des assauts contre les systèmes et les institutions dans lesquels nous vivons.

 

La science matérialiste est fondée sur un système de création d’hypothèses. À partir de phénomènes observables, on développe des théories pour expliquer ce qui peut être observé, excluant tout ce qui n’est pas sujet à la perception sensible. À partir d’une hypothèse ainsi établie, la méthode scientifique préconise le développement des expériences nécessaires pour prouver ou pour infirmer l’hypothèse. Ce qu’il faut signaler ici, c’est que la totalité de la recherche « scientifique » d’une preuve se déroule à l’intérieur d’un système clos, celui du monde sensible. Cette méthodologie s’est ancrée à tel point dans notre perception de la réalité que nous en venons à croire qu’il s’agit du seul fondement « exact » de toute enquête. Quelle que soit la question à approfondir, nous commençons par établir la réponse, posant une hypothèse, après quoi nous nous mettons à chercher les « faits », les « vérités » qui prouvent notre hypothèse de départ. Nous nous sommes ainsi coupés du processus de « la recherche de la vérité » où nous pénétrons dans l’exploration de l’inconnu, où nous partons à la recherche des vérités encore inconnues qui se trouvent derrière les conditions incroyablement complexes au sein desquelles nous vivons.

Lorsque nous sommes appelés à saisir l’ensemble des multiples aspects d’une question, surtout lorsque le nombre de questions va en s’accélérant, nous vivons une intense anxiété. Il est devenu presque impossible de trouver un espace permettant une réflexion calme et paisible.  Dans l’effort que nous déployons pour trouver comment nous orienter dans ce monde de chaos, nous nous tournons vers des « pseudo-chercheurs ». Nous ne possédons plus les ressources intérieures qui permettraient un véritable questionnement, un véritable dialogue. Dans le but de nous protéger, nous sommes devenus excessivement prudents quant à nos interrelations avec autrui. Nous ressentons le besoin d’écarter ceux qui pourraient ne pas appuyer les hypothèses que nous avons adoptées comme étant vraies.

 

Et en même temps, nous ressentons un besoin toujours croissant de trouver une autorité qui nous permette de « rationaliser la complexité ». Les autorités religieuses et scientifiques matérialistes nous ont appris à croire qu’en tant qu’individus, nous sommes incapables de comprendre la vérité des situations complexes que nous vivons. Nous en sommes venus à accepter le fait que seule l’autorité d’un système de croyances peut nous apporter un sentiment de sécurité. Des complots, des hypothèses ténébreuses diffusent des « vérités » illusoires et fantomatiques.

 

Ce même besoin d’autorité a profondément touché notre mouvement anthroposophique au cours de cette année. Nous nous trouvons plongés dans une complexité de questions, nous nous sommes tournés vers des membres de notre mouvement, espérant entendre prononcer avec autorité des directives. Nous désirons avidement qu’une autorité anthroposophique vienne nous libérer du poids de notre propre responsabilité personnelle face à la connaissance. Ceci a eu comme effet d’exercer une immense pression sur la Société et ses Sections, une pression qui va à l’encontre de ce que nous sommes appelés nous-mêmes à accomplir. Rudolf Steiner nous a mis au défi, maintes et maintes fois, d’assumer la responsabilité de notre propre recherche de la vérité. Il nous accompagne sur ce chemin, comme un fidèle compagnon de voyage. Il nous incite à porter attention, à nous éveiller, et ensuite il nous laisse entièrement libres d’intégrer ses indications à notre manière dans notre propre recherche de la vérité. Ce n’est que de cette façon que nous pouvons bâtir un sol ferme sur lequel accomplir des actions morales.

 

Nous voilà entrés maintenant dans le temps de l’année où l’obscurité nous enveloppe. Nous sommes en situation de perte; ce qui nous nourrit et nous soutient – la Lumière – s’estompe. Mais au sein de cette obscurité croissante, nos âmes se sentent remuées par une présence immédiate – la Promesse. Les forces de désintégration, de plus en plus apparentes, voudraient nous cacher cet Avent, ce Devenir. Mais, dans le calme profond, dans une ambiance d’anticipation, nous accueillons la présence imminente de la Lumière.

 

Nous nous retrouvons; nous avons choisi avant notre naissance de nous retrouver dans cette communauté de Lumière. Nous sommes profondément liés les uns aux autres. En percevant ces révélations prénatales dans notre présente incarnation, nous sommes entrés dans cette vie à la recherche de communautés qui nourrissent la quête sacrée de notre véritable humanité. Reconnaissons donc, affirmons donc ces intentions. Accueillons en les reconnaissant les dons que nous sommes venus offrir d’au-delà du seuil de la naissance. Et, ce faisant, retrouvons la force qui nous remettra sur le chemin de cette quête de la vérité que nous avons cultivée ensemble d’incarnation en incarnation.

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