De la Société dans le monde Verticales et horizontales

De la Société dans le monde Verticales et horizontales

Chers membres et amis de la Société anthroposophique au Canada, 

Pendant douze mois le soleil a suivi son chemin à travers les douze maisons du zodiaque pour enfin se retrouver là où il se tenait il y a une année, baissant son regard vers une terre en train de se désagréger. Partout dans le monde on a vécu l’effondrement des chemins habituels de notre vie quotidienne, les voies sont devenues étroites et confuses. Tout ce qui avait donné à notre quotidienneté son ordre et sa constance, les liens qui nous rapprochaient de notre famille, de nos amis, de notre travail et de nos loisirs, tout cela a été enfermé dans une existence comprimée et confinée. La vie est devenue un chaos silencieux qui se replie sur elle-même. 

Et maintenant que nous franchissons le seuil d’une nouvelle année, à partir des profondeurs de ce chaos silencieux surgit en nous une puissante aspiration. Nous recherchons tous la communauté des autres. Nous voulons surmonter cette expérience d’être enfermés, coincés – nous voulons pouvoir respirer de nouveau l’air libre. Cette aspiration a sa source dans un fil d’or, dans une « voie dorée » qui trace un chemin plein de force et de vérité et qui existe à l’intérieur de chacun de nous, cachée par la confusion apparente de notre condition de vie actuelle. 

Ce guide intérieur nous a orientés pendant toute notre vie, nous dirigeant vers tout ce qui était possible pour nous, vers tout ce que notre vie pourrait devenir. Cette voie dorée nous demande de nous activer, de participer. Et c’est justement ce besoin profond de s’impliquer dans la vie de la société qui a été étouffé. Mais cette expérience d’avoir les pieds et les mains liés ne nous fournirait-elle pas la possibilité d’entrevoir quelque chose que la « vie normale » nous cache? 

Nous apportons cette voie dorée en nous lorsque, à partir de la vie prénatale, nous entrons dans l’incarnation. Depuis notre premier souffle, qui représente l’éveil de l’expérience primordiale de la vie, cette voie dorée nous guide en nous transportant jusque dans l’existence du monde sensible. Le premier événement significatif sur ce « chemin de la vie » est celui qui consiste à poser le regard sur l’être qui a soin de nous. Lorsque, contre un fond d’impressions sensorielles indifférenciées, le nouveau-né voit sa mère pour la première fois, cet événement si fondamental représente le point de départ du voyage au cours duquel l’être humain part à la recherche de sa propre essence dans ce monde nouveau. Le lien qui rapproche l’enfant et sa mère constitue le fondement de tous les liens qui, au cours de l’enfance et de l’adolescence, prépare lentement le terrain sur lequel nous pourrons faire la rencontre de nous-mêmes, de « qui je suis ».   

Chose extraordinaire, ce voyage à la recherche de « moi-même » se situe en réalité dans une région qui se trouve au-dessus de moi-même. Le nouveau-né lève le regard en direction de sa mère – un geste tout à fait particulier qui est d’une importance fondamentale pour ce voyage au cours duquel on s’approprie la vie – le geste de diriger le regard vers le haut. Ce mouvement d’élever verticalement notre être intime est essentiel pour le développement de ce potentiel fragile qui permet à l’individualité de s’épanouir.  

Le nouveau-né lève le regard vers la mère, l’enfant, vers les parents et la famille. Le bambin dirige le regard vers ceux qui en prennent soin. L’étudiant lève des yeux admiratifs vers son professeur. Il s’agit ici d’une force remarquable et essentielle que possède l’âme humaine, une qualité qui, selon Rudolf Steiner, est déterminante pour le développement spirituel de l’être humain. En effet, il attire notre attention sur cette condition préalable dans les premières pages de son livre Comment acquérir des connaissances sur les mondes supérieurs, ou l’Initiation. Cet « élan vertical » de l’âme humaine vient de l’autre côté du seuil et nous accompagne lors de la naissance. Il nous pousse à rechercher notre être essentiel dans le monde, à chercher notre « soi » dans le calme intérieur de notre âme.  Notre profonde aspiration à vivre dans le monde nous dirige éternellement vers ceux que nous voulons reconnaître comme étant nos professeurs, nos guides. 

Et il en est ainsi depuis des millénaires. Mais cette plongée dans l’expérience de la vie est accompagnée d’une autre impulsion, un désir de connaître ce qui existe au-delà de cette vie. Pendant toute l’histoire de l’humanité, cette quête supérieure a été cultivée et fructifiée par ceux que nous avons reconnus comme nos guides spirituels. L’élève se tourne vers son maître, comme tout ce qui est vivant se tourne vers le soleil, et ce geste possède un énorme pouvoir. Il est la force qui construit nos civilisations. En effet, c’est cette recherche du « véritablement humain » qui engendre la culture elle-même. Tout comme l’enfant a besoin de son lien avec sa mère pour pouvoir entamer son parcours à travers la vie, l’être humain en évolution a besoin de la communauté des autres pour pouvoir fouler le chemin qui mène à son être véritable, au soi supérieur. C’est alors que surgit une nouvelle aspiration, le besoin essentiel « d’être avec » l’autre – de rechercher la communauté de ceux que nous reconnaissons comme étant les collègues désireux de nous accompagner dans la recherche de la voie dorée. 

À la Michaëlie de l’année 1923, un événement remarquable a eu lieu. Rudolf Steiner s’est rendu en Norvège pour y fonder la Société anthroposophique norvégienne, comme il allait ensuite le faire pour d’autres pays où il n’existait pas encore de Société anthroposophique officielle. Il est difficile pour nous qui avons toujours connu l’existence de ces « groupes nationaux » de nous rendre compte de la signification de cet événement. Durant des décennies, la vie anthroposophique avait été structurée sur le modèle des institutions spirituelles antérieures. La Société anthroposophique avait été configurée selon le modèle de la Société théosophique, une association terrestre formée autour d’un intérêt commun. Sa structure était verticale, avec un organe central et des sections régionales, une organisation  correspondant donc aux normes en vigueur dans le monde extérieur. Il s’agissait d’un organisme auquel Rudolf Steiner n’appartenait pas réellement. En revanche, il a réuni des élèves aspirant aux connaissances spirituelles, devenant leur professeur au sein de l’École ésotérique. Et cette école dévouée au développement intérieur était configurée elle aussi selon les formes des mystères d’autrefois.

Mais tout ceci allait subir une métamorphose fondamentale suivant l’incendie du premier Goethéanum. Avec l’inauguration de la Société anthroposophique en Norvège, Rudolf Steiner a entamé la création d’un « cercle de groupes dans les différents pays » qui serait la première manifestation d’un nouvel organisme. Cette entité émergente allait atteindre sa pleine forme seulement lors du Congrès de Noël. Ce qui a été engendré alors, c’est la remarquable famille de communautés vers laquelle notre vie nous a dirigés, nous guidant vers les collègues que nous retrouvons dans nos groupes.  

Au cœur de cette transformation se trouve une manière tout à fait nouvelle de rejoindre ceux que nous avons cherchés pendant toute notre vie. Nous sommes appelés à présent à retrouver les individus avec lesquels nous pouvons cheminer sur cette voie menant à la découverte de « nous-mêmes ». Au lieu de nous tourner avec révérence vers un guide spirituel, nous sommes appelés dorénavant à nous tourner avec révérence les uns vers les autres, devenant chacun à la fois guide et élève pour l’autre. 

Au pied de l’escalier du Goethéanum se dresse une forme énigmatique, forme que nous apercevons lorsque nous faisons demi-tour pour monter les marches. Elle présente deux aspects distincts, deux gestes. Ce qui nous frappe d’abord, c’est que cette forme semble s’élever, comme si elle cherchait à atteindre la lumière. Elle inspire en nous un sentiment de verticalité. Nous prenons conscience de notre colonne vertébrale se redressant dans un mouvement vertical à partir d’une position fœtale. Le deuxième élément de la forme entoure horizontalement le premier d’un geste ample. Nous pouvons alors ressentir comment chacun des deux gestes ne vit pleinement que grâce à la présence du geste complémentaire. La forme verticale trouve sa place à l’intérieur de la forme qui l’encercle. La forme horizontale s’éveille en présence de la forme verticale. Rudolf Steiner nous a donné là un glyphe pour ce qui devait devenir le fondement même de notre vie commune lorsque nous nous efforçons ensemble de cultiver l’Être de l’Anthroposophie. Cette forme sculptée est l’expression extérieure de ce qui se cache dans la configuration de notre oreille interne, des structures qui font que nous pouvons nous tenir dans la position verticale, et qui nous permettent donc de nous orienter dans le monde qui nous entoure. 

En arrivant au sommet de cet imposant escalier pour enfin pénétrer dans le vaste espace de la grande salle du Goethéanum, nous plongeons entièrement dans l’expérience de la force et du mystère de cette nouvelle Société anthroposophique formée d’individus qui travaillent sans relâche. Autour de nous se dresse le cercle majestueux de colonnes qui créent dans leur ensemble l’espace au sein duquel nous nous trouvons. Chaque colonne individuelle perd sa signification lorsqu’on la sépare de l’ensemble. Elles ont chacune leur place, précise, exacte. Chacune se tient là où elle doit se tenir dans le cercle, portant le poids qu’elle est destinée à soutenir. Et ce n’est que parce qu’elle le fait que le tout peut exister. Voilà donc la signature de ce que doivent être tous nos groupes, que ce soient les groupes d’individus auxquels nous appartenons, ou bien les cercles de gens que nous aspirons à retrouver – en somme, cette communauté qui est inséparable de « mon chemin vers moi-même ». 

La cause de ce profond mal de l’âme réside dans la perte de l’expérience de la « voie dorée » qui nous guide vers notre vraie communauté d’âmes. Ce sentiment de perte nous offrirait-il quand même la possibilité de nous rendre compte de l’énorme importance que nous avons les uns pour les autres? Cette forte aspiration serait-elle, ne serait-ce que pendant un court instant, un cadeau nous permettant de voir de nouveau? Serions-nous en mesure de le reconnaître et de l’accueillir?