La vie des branches – Emanuel Blosser

La vie des branches – Emanuel Blosser

                 Manny Blosser

Comment peut-on caractériser la vie des branches, et comment cette vie est-elle différente de celle des groupes d’études ouvertes et de celles des rencontres de l’École de Science de l’esprit? En tant que membres de la Société anthroposophique, nous avons pris deux décisions : nous avons reconnu comme justifiée l’initiative du Comité directeur à Dornach; et nous nous engageons à offrir du soutien financier à cette initiative. Voilà les deux conditions pour être membre de la Société. Mais, à ce niveau de qualité de membre, nous n’avons pas encore pris l’engagement d’être des représentants de la cause anthroposophique, comme c’est le cas quand nous cherchons à devenir membres de l’École. Il y a donc trois formes distinctes d’appartenance sociale en jeu : membre du genre humain, membre de la Société, membre de l’École.

 

Pour un membre de l’humanité, il n’y a aucune attente par rapport à l’étude de l’anthroposophie. Chacun est entièrement libre de suivre ses propres tendances. Par contre, comme membre de l’École, un individu entend cet avertissement dès la première leçon de Classe : « Ce qui dans cette École se présentera d’abord au regard de notre âme portera principalement sur l’accueil que nous réserverons à ce qui peut être donné par l’esprit. Mais au moyen d’informations appropriées, il devra aussi être exigé de la part des membres de l’École qu’ils s’engagent sur cette voie difficile qu’il faut emprunter face aux obstructions et aux travaux de sape. » (Traduction française de G. Ducommun). Entre ces deux niveaux d’engagement, il y a la qualité de membre de la Société anthroposophique, où nous trouvons que cet engagement ésotérique est justifié, et que nous sommes d’accord pour le soutenir, mais où nous ne nous sentons pas encore prêts à l’assumer personnellement. Que donc peuvent faire les membres de la Société anthroposophique lorsqu’ils se réunissent à partir de leur engagement à la Société?

 

Comme membre fondateur de la Great Lakes Branch de la Société anthroposophique aux États-Unis, j’ai collaboré à créer et à participer à un certain nombre de formes de rencontre qui avaient pour but de trouver un sens à ce que l’on fait lorsqu’on se rencontre comme membres de la Société, et non pas comme membres de l’humanité ou comme membres de l’École. Peu de temps après m’être installé à Edmonton, j’ai participé aux conversations autour de la question : voulons-nous être une branche? Pour le moment, nous ne sommes pas arrivés à trouver une réponse à cette question. Nous avons opté plutôt pour la tenue de réunions de membres 6 fois par année, des rencontres qui revêtent une forme particulière.

 

Lorsque nous devenons membres de la Société, nous commençons par entamer l’étude d’une partie de la vaste quantité de livres et de conférences qui constituent l’œuvre de Rudolf Steiner. Et à mesure que l’on reconnaît que cette initiative ésotérique est fondée et que nous avons besoin de nous faire soutenir, nous intégrons cette pratique de lecture dans notre routine quotidienne. Ces ouvrages sont une source inépuisable de pensées vivantes.

 

Et les pensées vivantes se distinguent des pensées ordinaires de la même manière que la plante se distingue de la substance minérale qui la compose, et ceci par le fait qu’elle donne une forme à la substance minérale que le minéral seul ne pourrait pas créer de ses propres forces. Et de même que la plante morte laisse un cadavre de décomposition minérale, une pensée vivante, lorsqu’elle meurt dans le cerveau, laisse derrière elle un cadavre de logique et d’observation.  

 

Avec l’avènement de l’anthroposophie dans l’évolution de l’humanité, il est devenu possible que la logique et les observations laissées par les pensées vivantes qui viennent mourir dans le cerveau soient consignées dans des livres imprimés. Et lorsque le lecteur reprend ces pensées et les recrée grâce à son intelligence personnelle, et grâce aux indications données par l’anthroposophie, ces bribes de logique et de perception peuvent être réunies aux forces vitales d’où elles ont tiré leur origine. Ce phénomène se manifeste dans l’expérience de chaleur et d’intérêt que l’on ressent en lisant les mots de Rudolf Steiner, mais davantage dans le pressentiment que leur vraie signification reste cachée; et puis, voilà que pendant un instant, une phrase ou un paragraphe jettera de la lumière et on se dit : wow! – je viens de comprendre! On voitle sens. Mais lorsqu’on se tourne vers son voisin pour tenter d’expliquer ce qu’on vient de saisir, les mots ont tendance à redevenir opaques. C’est parce qu’au moment où l’on a saisi le sens, les forces de l’âme s’étaient libérées pendant un instant des confins de la conscience liée aux sens pour retrouver le royaume dans lequel les forces vitales prennent leur source. Et lorsqu’on essaye de partager cette expérience avec un ami, les forces de l’âme sont de nouveau prises dans les confins du monde des sens.

 

Alors, nous avons créé une structure de conversation qui met l’accent sur ces moments de lumière, qui représentent les premières lueurs de l’expérience spirituelle. En préparant le texte, chacun prend note des paragraphes où ces moments se sont fait sentir pendant la lecture. Ensuite, lors de notre réunion, chaque participant partage avec le groupe un de ses paragraphes « illuminés ». Nous faisons d’abord le tour de la table deux fois, sans aucune conversation. La première fois, nous lisons le paragraphe choisi sans aucun commentaire. Lors du deuxième tour de table, nous commentons nous-mêmes l’élément du passage qui nous a procuré un moment de lumière, sans, à cette étape, parler du paragraphe d’un autre participant. Une fois ces deux tours de table terminés, nous ouvrons une conversation en commentant, interrogeant, répondant aux expériences vécues par tous, atteignant de nouvelles compréhensions de ce que l’on vient de vivre ensemble. Jusqu’ici, au bout de plusieurs années de rencontres, il s’est avéré que chaque fois, l’ensemble des fleurs cueillies à partir de leur source vivante ont formé un bouquet joyeux de nouvelles pensées qui s’entrelacent et se soutiennent les unes les autres. Nous faisons l’expérience suivante : ce qui vit en moi vit également dans le groupe. Les paroles du verset qui affirment que la vie sociale est saine là où la communauté trouve son reflet dans l’âme de chacun de ses membres et que dans la communauté vit la vertu de chacun – se manifestent comme une réalité vivante lors de ces rencontres.

 

Et la participation à de telles rencontres a infusé une nouvelle conscience à l’activité de la lecture. À mesure que je lis, attentif aux moments où le sens des mots produit de la lumière, alors, au lieu de souligner le passage, je le copie dans un autre document (je lis généralement les textes à l’écran, mais ceux qui lisent dans un livre les soulignent et font la liste des passages.) Cette action de surveiller les moments où ces fleurs font leur apparition demande un plus grand niveau d’intention, d’attention et de concentration, pour que les fleurs ainsi cueillies puissent faire l’objet d’un partage avec les autres de la communauté. Et lorsque je fais un retour sur ces fleurs, pour choisir lesquelles partager, alors émerge un nouveau niveau de vie et d’intensité. Deux de nos membres ont raconté comment cette vie de communauté les a amenés à augmenter le temps qu’ils passent à étudier – jusqu’à pouvoir couvrir une conférence entière en une seule journée.

 

À la différence des pensées mortes qui ne contiennent que les forces de logique et d’observation, les pensées vivantes libèrent nos perceptions du carcan de la pesanteur du corps et du monde des sens pour leur permettre de monter vers la source des forces de vie. Elles retiennent pourtant de la logique et un contenu d’observation et ne sont donc pas du domaine de la croyance ou de la foi. Elles ne sont tout simplement plus limitées par les organes des sens corporels.