Mot du Secretaire Generale

Mot du Secretaire Generale

Chers amis,

Se tenir debout sur le sol de Thingvellir, là où le parlement islandais a vu le jour, c’est se tenir à l’endroit même où l’Islande est tirée en deux directions opposées. La plaque tectonique de l’Amérique du Nord tire vers l’ouest, celle de l’Europe tire vers l’est. Entre les deux pentes qui marquent la rencontre de ces plaques se trouve un sentier escarpé, que j’ai parcouru à pied avec mon compagnon Einar Gunnar. Nous avons passé devant le Lögberg, le Rocher de la Loi, où en l’an 1000 le païen Thorgeir, Celui qui Prononce la Loi, a émis un décret à l’effet que l’Islande dans son ensemble emprunterait la voie chrétienne mais permettrait toutefois aux individus qui le désiraient de continuer à pratiquer les rites païens. Cette décision a empêché que les Islandais s’entre-déchirent pour des questions de religion.

Einar compte parmi les nouveaux amis qui se sont occupés de moi durant mon séjour de quelques jours en Islande. J’ai été hébergé par la famille de Gudjon Arnason qui, en plus d’être chauffeur de l’autobus scolaire de l’école Waldorf qui se trouve à l’extérieur de Reykjavik, est une passionnée des sagas islandaises. Sigrun Gunnarsdottir, propriétaire de la petite (mais fort animée) boutique Waldorf de la ville, m’a conduit à pied au fond d’une vallée rocailleuse très escarpée jusqu’à une source d’eau chaude inconnue des touristes. Sigrun et Einar avaient tous les deux décidé voilà déjà un an de participer à notre congrès de Whitehorse et ont encore la ferme intention de le faire malgré la crise économique qui sévit actuellement en Islande. Pour les aider dans leur décision, des membres de Vancouver ont accepté de couvrir les coûts d’inscription pour les deux.

Au début du mois d’août, le bateau qui fait la navette le long de la côte norvégienne m’a amené à Kirkenes, situé sur la frontière qui sépare la Norvège de la Russie. J’ai ensuite passé trois jours à explorer la réalité de cette frontière, d’abord en bateau sur le fleuve Pasvik qui délimite en grande partie la frontière, et ensuite à pied, parcourant six kilomètres de chemin ardu jusqu’à Treriksrøysa, l’endroit où la Norvège, la Finlande et la Russie se rencontrent. Si l’accès à la Finlande est entièrement ouvert, l’accès à la Russie est interdit – et à tel point qu’un seul doigt de la main passé de l’autre côté de la ligne peut valoir au contrevenant une importante amende de la part des autorités norvégiennes. Et pourtant, il n’y a aucune barrière physique et la forêt russe se trouve à quelques mètres de là où je me tenais – encore une expérience d’être tiré dans deux directions opposées….

À la mi août, je me suis rendu à Whitehorse pour la réunion de notre conseil. Paul Mackay et Seija Zimmermann, deux collègues du Goetheanum qui participeront à notre congrès sur le Nord, nous y ont rejoints. En plus de nous occuper de notre ordre du jour de conseil, nous nous étions rendus sur place en tant que porteurs du congrès pour nous préparer intérieurement à l’événement. Un autre volet de cette fin de semaine a été une rencontre, tenue à Marsh Lake, avec quelques-uns des amis d’origine autochtone qui vont travailler avec nous. Ces nouveaux collègues voulaient savoir qui nous étions, comme Société et comme individus. La question s’est ensuite élargie pour explorer qui nous sommes tous et chacun en tant qu’êtres humains. À un certain moment, Diane Johns, de Carcross, s’est écriée : « Ah! Nous sommes donc des êtres spirituels qui vivons une expérience humaine. » Nous lui avons répondu : « Merci! En rentrant, nous allons porter avec nous ce que vous venez de dire. »

Ma participation au congrès Creating the Future à Jarna, en Suède, s’est trouvée au centre de mes voyages dans les régions du Nord cet été. Vous trouverez un compte-rendu de ce congrès dans les pages de Anthroposophy Worldwide, 7/2008. À mesure que le congrès se déroulait, j’ai commencé à discerner comme deux nuances dans les échanges entre d’une part les amis de l’anthroposophie impliqués dans les institutions politiques et financières actuelles, et d’autre part nos collègues du Comité exécutif. Les premiers ont démontré à quel point les prémisses sur lesquelles sont fondées ces institutions ne sont plus valables – par exemple, le fait de prendre pour acquis que les ressources naturelles sont inépuisables. Ils ont mis l’accent sur la nécessité de pénétrer dans ces institutions et de les comprendre; et pourtant, la capacité même de ces institutions à résoudre les crises actuelles est de plus en plus douteuse. De la part de nos collègues du Goetheanum (et d’autres participants qui pensaient dans le même sens), l’accent a été mis sur le fait que la réalité dans laquelle nous vivons est dans son essence une réalité spirituelle. Dans une telle réalité, les actes d’individus éveillés et de réseaux d’individus, bien que paraissant petits et sans grand pouvoir, peuvent évoquer l’activité des hiérarchies (et de ceux qui ont traversé le seuil) d’une manière susceptible de réaliser des changements significatifs. Qui peut dire, par exemple, l’effet réel des efforts de petites communautés qui agissent avec responsabilité pour assainir leur environnement local?

Dans une conversation que j’ai eue avec Tim Nadelle, membre d’Ottawa qui est courtier en investissements, Tim a suggéré que lors d’une baisse des marchés boursiers, comme celle que nous vivons à l’heure actuelle et qui reflète un profond déséquilibre au niveau du mouvement du capital, ceux qui déterminent les politiques sont si accablés par la peur et par la nécessité d’intervenir rapidement qu’ils n’arrivent pas à penser de façon créative à des principes qui pourraient transformer l’économie à long terme. Et puis, lorsque les bourses et l’économie se mettent à reprendre de la force, le besoin d’apporter de réels changements fondamentaux perd son urgence. Les premiers petits pas sur le chemin qui nous libèrerait véritablement des griffes de ces rythmes macroéconomiques volatiles devront donc être faits au niveau local par des individus prêts à aller au-delà de la peur et à voir ce qu’il est possible de faire – comme par exemple la transformation de profits corporatifs en dons.

À Reykjavík, j’ai visité le musée qui abrite les œuvres du sculpteur Einar Jónasson – des sculptures à couper le souffle, en effet! Mais, ce qui a capté mon attention, c’était un tableau peint en 1917. Une pente sombre s’élève en arrière plan; au premier plan, la terre est couverte d’une épaisse couche de neige. Au centre du tableau, des arêtes rocailleuses s’amalgament au-dessus d’une sombre ouverture en forme de triangle au sein duquel on perçoit une Madone, l’Enfant blotti dans ses bras, prenant refuge du froid.

Je vous envoie de chaleureuses pensées alors que nous cheminons vers le temps des Nuits Saintes.

Philip Thatcher,
Secrétaire général.